1954-1963 : l'épopée Rizzoli

Hier, le 30 octobre 2021, avec une victoire arrachée à Rome, le Milan de Pioli aura acquis sa dixième victoire en onze matches et signé le meilleur début de saison de l’histoire du club, effaçant des tablettes la saison 1954-1955. C’était la première année de la présidence d’Andrea Rizzoli, la première année d’une décennie mythique qui aura offert plus que des titres : une aura, et les premiers filaments de ce qu’on s’enorgueillit aujourd’hui de célébrer comme l’ADN européen du club.

Rizzoli, c’est aussi un nom mythique à Milan et en Italie, un nom qui regarde dans les yeux les plus grandes destinées de l’histoire du pays, de Pirelli et Moratti jusqu’à Berlusconi et Cairo, en passant par les Agnelli avec qui la famille milanaise partage une histoire houleuse, faite de gloires et de déboires. Rizzoli, c’est la légende d’un empire qui se fait et se défait, des personnages de romans, des tragédies humaines. Rizzoli, c’est un nom que vous retrouvez en lettres d’or au fronton d’une des librairies historiques de la Galleria Vittorio Emmanuele II. Rizzoli, c’est donc aussi l’une des plus grandes pages de l’histoire du club, celle qui a fondé sa légende au cours d’une décennie de grandes premières.

Le record effacé à l’Olimpico m’a donné envie de partager des lectures amassées sur des joueurs, des entraîneurs, des matches et des saisons qui ont, plus que tout autres, construit l’histoire du club. Je ne sais pas quelle suite j’y donnerai, mais c’est l’occasion de raconter au moins le début de l’épopée. J’espère qu’elle vous plaira.



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Des hommes, un club

La prochaine fois que vous lirez la gazzetta dello sport, jetez un œil aux petits caractères. Le journal milanais est édité par RCS MediaGroup, propriété d’Urbano Cairo bien sûr, mais dont le nom renvoie surtout par ses initiales à Rizzoli et au Corriere della Sera, le plus beau bijou du pays, ajouté à la couronne familiale par Andrea Rizzoli en 1974, qui l’avait alors acheté à Angelo Moratti et Gianni Agnelli. C’était l’apothéose risquée (trop risquée) d’une aventure entrepreneuriale initiée au début du siècle par son père Angelo Rizzoli, le « cumenda » sorti de la misère, indéboulonnable et indépassable statue de commandeur de la famille. A l’aube de la grande guerre naissent Andrea ainsi que les première briques du futur groupe, qui édite alors des journaux, puis des livres, avec le même succès.

La suite de l’histoire, sur trois générations, mériterait un livre entier. On se consacrera plutôt au parcours d’Andrea Rizzoli, qui rentre très jeune dans l’entreprise familiale, et se construit difficilement en opposition à un père qui ne lui pardonnera jamais vraiment de ne pas être né pauvre comme lui. Taciturne, silencieux, renfermé, Andrea se cache dans d’immuables costumes sombres, n’aime pas les photographes. Prudent, sceptique, il n’en est pas moins intelligent et charismatique, et cerne rapidement ceux qu’il côtoie, s’entourant d’hommes de valeur. Ce qui nous emmène à Giangerolamo « Mimmo » Carraro, et à un autre pan de l’empire Rizzoli.

Qu’ont en commun le film culte La Dolce Vita et la comédie populaire Gli eroi della domenica, à part la présence de Mastroianni ? La réponse se trouve en bas de l’affiche, du côté du distributeur : la Cineriz, pour Cinema Rizzoli, bien sûr. Après avoir épousé la sœur d’Andrea, Mimmo Carraro rentre également dans l’empire Rizzoli, et plus particulièrement dans sa société de production et de distribution cinématographique. En 1951, la Cineriz souhaite produire un film sur le football, et en bons milanais, les dirigeants s’intéressent plus particulièrement au déjà mythique GreNoLi. Le contact avec le président Trabattoni est pris, tout le monde joue le jeu, et c’est la naissance d’un grand film populaire auquel participent de bon cœur Gren, Nordahl et Liedholm, mais aussi Buffon, Annovazzi ou Tognon, et bien sûr Lajos Czeizler, tous les acteurs qui viennent de redonner son lustre au blason du club.

« Les héros du dimanche », c’est sûrement l’un des derniers barreaux de l’échelle des ambitions et des rêves de deux hommes. Mimmo Carraro, donc, biberonné au Milan Football Club par son père. Et un troisième larron, Giacomo « Mino » Spadacini, passionné (et abonné) des rossoneri depuis son enfance, employé lui aussi du groupe Rizzoli, ami de Carraro, et qui ne manquait pas une occasion d’encourager Rizzoli à prendre les rênes de son club de cœur.

A la surprise générale, le travail de sape porte ses fruits et le patriarche Angelo donne son assentiment, à la condition que le club ne leur prenne pas trop de temps sur les activités « sérieuses » du groupe, et que cela ne coûte pas plus de 10 millions par an… Dont acte. L’acquisition proprement dite ne coûte qu’une signature et une poignée de main, en plus de la promesse de régler les dettes et les taxes restantes. Andrea Rizzoli devient président, assisté de Mimmo Carraro et Mino Spadacini. Toni Busini, le bras droit historique de Trabattoni, prend le poste de directeur sportif.


De gauche à droite : Rizzoli, Spadacini, Carraro

Entre les mains de Rizzoli, il y a une équipe aux bases solides, où tout n’est certes pas à faire, mais qui cherche incontestablement un nouveau souffle. Petit retour en arrière : emmenés par l’entraîneur hongrois Lajos Czeizler et le mythique GreNoLi, le Milan a en effet remporté en 1951 son quatrième Scudetto, le premier depuis la scission de 1908, mais n’a pas ensuite réussi à confirmer. L’année suivante, c’est la Juve qui prive le Diavolo du doublé en remportant son neuvième titre, et « zio Lajos » quitta le club en fin de saison. En 52-53, c’est au tour de l’Inter de s’imposer, Milan échouant à la troisième place. Surtout, après l’ultime match de la saison et une cinglante défaite 3-0 face au Stade de Reims en finale de Coupe Latine, une nouvelle page se tourne avec les départs de Renzo Burini, du capitaine Carlo Annovazzi et surtout de Gunnar Gren, « Il professore ». Après quatre petites années et un titre historique, le GreNoLi n’est plus.

Quelques semaines après le début de la saison 53-54, les dirigeants tentent de donner un nouvel élan à une équipe affaiblie en recrutant l’entraîneur Béla Guttman. Professeur de danse dans sa prime jeunesse, diplômé en économie et investisseur ruiné par le krach de 1929, entraîneur de plus de 20 clubs en 40 ans, la carrière et l’histoire du hongrois mériteraient là encore un roman, on y reviendra. On retiendra ici son charisme et son caractère pour le moins difficile, ainsi que son goût pour un jeu offensif et collectif, symbolisé par sa tactique de prédilection, un innovant 4-2-4 expérimenté en Amérique du Sud. Si la sauce finit par prendre, Guttman ne peut toutefois faire mieux que la saison précédente, laissant le rival interiste remporter son septième Scudetto.

On en arrive donc à l’été 54, alors que le trio formé par Rizzoli, Carraro et Spadicini viennent de prendre place à la tête du club. Avec des ambitions à la hauteur du nom du nouveau président.

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L’été 54, le rêve en grand

L’été 54, donc. L’équipe n’est pas sans talents, avec Liedholm, Nordahl, Frignani, ou encore le gardien Lorenzo Buffon, grand oncle d’un certain Gianluigi. Mais en bon Rizzoli, Andrea voit les choses en grand et a bien l’intention de se donner les moyens de son ambition. L’un des premiers achats sera celui d’Eduardo Ricagni, pour renforcer le front de l’attaque : oriundo argentin, Ricagni est petit, très vif, excellent dribbleur. Formé au « Tense » et passé par Boca, il était arrivé un an plus tôt dans son pays d’origine, acquis par la Juventus. Mais en froid avec l’icône Giampiero Boniperti, il devient indésirable à Turin et le clan Agnelli accepte facilement de le céder à un rival milanais trop heureux de l’offrande.

Le président ouvre également les cordons de la bourse pour renforcer la défense, avec le recrutement de Cesare Maldini, jeune défenseur de 22 ans mais déjà capitaine de la Triestina pour sa deuxième saison en tant que professionnel. D’une élégance rare, anachroniquement raffiné, il est déjà comparé à Virgilio Maroso, icône du Grande Torino. Formé comme terzino, son potentiel au centre de la défense avait déjà été repéré par le Mister milanais Béla Guttman, entraîneur de la Triestina lorsque le jeune Cesare faisait ses classes dans les catégories inférieures. Il s’épanouit ensuite sous la houlette d’un certain Nereo Rocco lors de sa dernière année dans sa ville natale, et bien que ses démonstrations de style glissent parfois dans l’excès, provoquant des boulettes passées à la postérité sous le nom de « maldinate », son potentiel est incontestable. Si l’histoire hésite un peu sur les chiffres, il est en tout cas certain que Rizzoli a déboursé plus de 30 millions de lires pour s’attacher les services de celui qui mettra sur le banc le capitaine Omero Tognon dès sa première année…

ricagni maldini

Ricagni et Maldini

Grâce aux recrutements de Ricagni, Maldini et quelques autres, la bande à Rizzoli a déjà solidement renforcé une équipe désormais compétitive. Mais cela ne suffit pas au président, qui veut son symbole, son fuoriclasse. Di Stefano, le premier choix, est inatteignable, mais la Coupe du Monde suisse qui se profile va donner à Rizzoli l’occasion de débaucher la perle rare. Hector Puricelli, l’entraîneur adjoint des rossoneri, recommande chaudement Juan « Pepe » Schiaffino, oriundo uruguayen comme lui. Multiple champion national avec Penarol, Schiaffino est surtout l’un des « coupables » du plus grand traumatisme vécu par une nation en Coupe du Monde : en 1950, face au Brésil, c’est lui qui réduit au silence les 200 000 spectateurs du Maracana en marquant le but égalisateur, puis en servant Ghiggia pour celui de la victoire. Quatre ans plus tard, c’est encore en Coupe du Monde que brille le meneur de jeu, éclaboussant de sa classe la demi-finale perdue contre la Hongrie de Puskas, demi-finale qui fut peut être le premier « match du siècle » avant que l’Italie-Allemagne de 1970 ne lui ravisse le titre.

Doté d’une immense intelligence de jeu, il voit tout, avant tout le monde, mieux que tout le monde. Meneur de jeu né, il facilite le jeu, le simplifie, le purifie. Le jeune Arrigo Sacchi, qui le verra pour la première fois à Ferrare à l’âge de 10 ans, restera médusé devant ce joueur qui lui semble avoir « un don d’ubiquité ». En 54, Pepe Schiaffino a 29 ans, et Penarol l’imagine à tort sur la pente descendante. Mimmo Carraro, secondé par Toni Busini et Hector Puricelli, partent pour Hilterfingen, base de la sélection uruguayenne. Contre 53 millions de lires, et avec un contrat de 15 millions annuels, les dirigeants tiennent enfin leur numéro 10, leur fuoriclasse, le successeur de Gunnar Gren. La barre des 10 millions fixée par le cummenda Angelo a été allégrement dépassée, mais les ambitions d’Andrea Rizzoli avaient un prix. Reste à voir si la vérité du terrain donnera raison aux investissements…


Pepe Schiaffino

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1954-1955, déjà dans la légende

Le dimanche 19 septembre 1954, Milan démarre donc sa saison en accueillant la Triestina à San Siro. Toutes les recrues principales sont sur le terrain : Ricagni en attaque, Schiaffino au milieu aux côtés de Liedholm, et Cesare Maldini donc, que Béla Guttman ne choisit pas d’épargner. La saison précédente, la Triestina de Nereo Rocco avait encaissé un 10-0 en deux matches, le seul Gunnar Nordahl marquant au total 6 buts. A cran, le jeune Maldini, positionné en défense centrale, avait d’ailleurs quelque peu fait monter la température avec l’attaquant suédois… Mais aligné à la place du capitaine Tognon, aligné face à son équipe formatrice, aligné sous les yeux d’un Nordahl devenu son coéquipier et capitaine, Maldini assume. Dès le début du match, il s’impose en patron devant Jensen, l’attaquant de la Triestina. Le « petit » est adopté.

Devant, même partition. Après 16 minutes, Schiaffino fête son premier but sous ses nouvelles couleurs. Deux minutes plus tard, son premier doublé. La vedette de l’équipe tient bien ses promesses. En deuxième mi-temps, Ricagni, l’autre recrue offensive, alourdira la marque, avant que le « Barone » Liedholm ne close le score en fin de match. Pour son baptême du feu, l’équipe de rêve fabriquée par Rizzoli est à la hauteur des attentes des supporters et des journalistes.


« Un Milan poivré », jeu de mots sur le surnom de « Pepe » Schiaffino. Les titres douteux de la presse d’aujourd’hui ne viennent pas de nulle part.

Une semaine plus tard, à Gênes, la Samp est balayée par un triplé de Nordahl : le suédois répond ainsi à Schiaffino, donnant le ton d’une saison qui sera éclaboussée par le talent des deux joueurs. Les matches suivants sont au diapason, et les rossoneri finissent le mois d’octobre avec une septième victoire en autant de match, et une moyenne de trois buts marqués. Le premier accroc survient ensuite dans un derby disputé, au cœur d’un San Siro rempli avec une densité qui ferait frémir les responsables de sécurité contemporains : 50 000 spectateurs… dans un stade où les travaux pour le deuxième anneau n’étaient pas achevés ! Le Milan se rue à l’attaque, l’Inter résiste par une défense de fer. Peu avant la demi-heure, l’arbitre accorde un pénalty au Milan : Liedholm frappe, le gardien repousse ; Nordahl reprend, le gardien repousse encore… sur Liedholm, qui tire au-dessus. Les chroniques noteront que Nesti, l’attaquant de l’Inter, avait été vu en train de glisser un quartier de citron sous le ballon… Et à trop manquer, le Milan voit finalement l’Inter ouvrir le score en début de seconde mi-temps, suite à un mauvais dégagement de Maldini. La fin du match est une débauche d’énergie tournée vers l’attaque, qui portera ses fruits avec l’égalisation de Schiaffino à 5 minutes du terme : le Milan reste invaincu.


San Siro pendant le derby aller

Comme un symbole, le Diavolo reprend ensuite sa marche en avant contre la Fiorentina menée par Gunnar Gren, l’emportant 2-0 grâce à des buts de Schiaffino et Nordahl, laissant toutefois sur le carreau trois dents de Frignani. La série positive finira par s’arrêter à la 11ème journée après une défaite 2-1… face à l’AS Roma, à l’Olimpico. L’enchaînement réalisé sur les 10 premiers matches (9 victoires et 1 nul) sera donc restée sur les tablettes pendant pas moins de 67 ans, avant que les hommes de Pioli ne viennent conjurer le sort sur le même terrain en octobre 2021…

Une fin de série, mais pas de quoi déstabiliser le Milan toutefois, qui écarte ensuite facilement la Lazio et le dauphin juventino, non sans s’être fait peur en fin de match face aux bianconeri. Quatre jours plus tard, le Diavolo accueille le Genoa pour un match riche en symboles. En effet, le Griffon ouvre le score par Carapellese, un joueur que Milan avait rendu en mai 1949 à son club formateur du Torino, dans l’élan national pour la reconstruction du club grenat après le drame de Superga. Après l’égalisation de Schiaffino, c’est ensuite Dal Monte, futur rossonero, qui redonne l’avantage au Genoa… Jusqu’à ce que Schiaffino n’égalise à nouveau, à la 89ème minute.

tuttosport

La Une de Tuttosport après la défaite contre la Roma… Là encore, certaines choses ne changent jamais !

Après la trêve de janvier et un match nul contre Ferrare, Milan reçoit en milieu de semaine l’Udinese, pour un match en retard d’une douzième journée perturbée par la neige. Le premier des trois actes qui changeront le cours de la saison du Diavolo.

Les frioulans, qui stagnent dans la deuxième moitié du classement, sont guidés par Beppe Bigogno, ancien entraîneur des rossoneri et cédé lui aussi au Torino après le drame de Superga. Tout commence pourtant bien, avec un but précoce du danois Soerensen. A la 83ème minute, Nordahl pense mettre définitivement ses coéquipiers à l’abri. Mais devant un San Siro incrédule, Bettini réduit le score à la 86ème, avant d’égaliser dans les arrêts de jeu. Pire, Schiaffino perd son sang-froid et s’en prend à l’arbitre, l’accusant d’être « un vendu, comme tous les arbitres italiens »… Un écart qui lui vaudra 6 matches de suspension.


Schiaffino et Liedholm se disputant le leadership du Milan - allégorie

Le dernier match de la phase aller est bien négocié, mais arrive février, et au coup du sort de la suspension de Schiaffino s’ajoutent la fatigue de nombreux joueurs et les blessures de quelques autres : outre leur attaquant uruguayen, les milanais sont ainsi privés de Ricagni et Liedholm pour le déplacement à Trieste. A la 13ème minute, les locaux ouvrent le score, mais Soerensen égalise 5 minutes plus tard. Trieste reprend l’avantage juste avant la mi-temps, mais Maldini répond à son ancienne équipe en égalisant dès la 50ème. Un soulagement de courte durée toutefois, puisqu’une petite minute plus tard, le jeune défenseur se rend coupable d’un but contre son camp… Les locaux alourdiront ensuite le score, et un dernier but de Nordahl ne pourra pas éviter la défaite : Milan s’incline 4-3 sur la pelouse du 14ème au classement.

Une semaine plus tard, mission rachat pour la réception de la Sampdoria. Liedholm et Ricagni sont de retour, mais ce sont cette fois Buffon et Silvestri qui doivent déclarer forfait. Surtout, un certain Lajos Czeizler a pris place sur le banc de la Doria : « Zio » Lajos, celui qui a mené le Milan vers le titre en 51, celui qui a donné sa bénédiction à son compatriote Béla Guttman lors de son arrivée sur le banc rossonero… Et comme face à l’Udinese de Bigogno, c’est donc un ancien de la maison qui punit le Diavolo : rapidement menés au score, les milanais égalisent par Vicariotto à la 21ème, mais le suspens sera cette fois de courte durée. La seconde mi-temps est à sens unique, et la Samp s’impose 3-1.


Un Milan qui n’est « que l’ombre de lui-même »… Mais les défenseurs de la Samp s’y mettent quand même à 5 (!) pour arrêter Nordahl, le bison

En s’efforçant de prendre du recul, la situation est loin d’être dramatique : si Milan a vu revenir Bologne à un petit point, les rossoneri sont toujours en tête du championnat. Du côté de l’effectif, Schiaffino a purgé la moitié de sa suspension, et tous les joueurs blessés sont de retour. Mais prendre du recul, c’est quelque chose que l’inexpérimenté Andrea Rizzoli n’a pas encore appris à faire… Après une réunion au sommet, Rizzoli, Carraro, Spadacini et Busini prennent la décision de licencier Béla Guttman. Le hongrois accepte et fait ses valises, tout en tirant les leçons de la situation : dans ses contrats suivants, il prendra en effet toujours le soin d’imposer une clause interdisant son licenciement en cas de 1ère place au classement…

Comme souvent dans ces cas-là, c’est l’entraîneur adjoint qui prend le relais. En l’occurrence, Hector « testina d’oro » Puricelli, gloire du Milan d’après-guerre, leader offensif de l’équipe qui avait chatouillé le Grande Torino. A Bergame, le baptême du feu manque de virer au cauchemar, mais Nordahl égalise en fin de match. Grâce au retour des blessés et à celui de Schiaffino, qui le fêtera évidemment en marquant, Milan reprend petit à petit sa marche en avant. Les rossoneri alternent ensuite le bon (victoire 4-0 face à la Fiorentina de Gren) et le plus modeste (nul 1-1 à nouveau arraché dans le derby, grâce à un but de Nordahl cette fois… et encore une fois avec un pénalty raté), mais bénéficie de l’écroulement de Bologne : au soir de la 27ème journée, le Diavolo a 6 points d’avance sur une surprenante équipe de l’Udinese, remontée en boulet de canon dans cette phase retour.


Le gardien de l’Inter en lévitation pendant le derby

Mais alors que Milan semble se diriger vers le titre, l’équipe de Puricelli s’incline pour la première fois, l’AS Roma jouant comme dans la phase aller le rôle du bourreau, d’un 2-0 sans bavures. Le week end suivant a lieu le match au sommet à Udine. En début de deuxième mi-temps, les frioulans rejouent aux rossoneri le même tour qu’à l’aller, marquant deux fois en 4 minutes. Vicariotto a beau réduire le score, l’Udinese est trop forte pour ce Milan, et un dernier but de Schiaffino en fin de match ne pourra empêcher la défaite 3 buts à 2. Pire : à cinq matches du terme, les frioulans reviennent ainsi à 2 points de leurs victimes du jour.


Nordahl dans un duel contre le gardien de la Fiorentina… devant le deuxième anneau de San Siro en construction

Mais il devait être écrit que les efforts de Rizzoli ne seraient pas vains. A l’Olimpico, les Milanais écartent la Lazio grâce à Frignani, Soerensen et Vicariotto ; dans le même temps, l’Udinese concède le nul face à Pro Patria : les milanais peuvent souffler. Une semaine plus tard a lieu le choc contre la Juventus. L’ouverture du score de Boniperti fait courir un frisson dans San Siro, mais Nordahl et Liedholm assureront la victoire aux rossoneri. Arrive enfin le feu d’artifice du mois de juin : tandis que l’Udinese s’écroule finalement, le Milan déroule. A Gênes, les supporters du Griffon tenteront bien de garder les ballons envoyés en tribune, espérant naïvement mettre un terme à la correction (!), mais le Diavolo, impitoyable, s’impose 8-0, grâce notamment à un triplé de Nordahl et un doublé de Schiaffino : les joueurs seront accueillis par une foule en liesse à l’arrivée du train à Milan. Et pour l’anecdote, cela reste à ce jour la plus large victoire à l’extérieur de l’histoire de la Série A, à égalité avec un autre 8-0, infligé par Padoue dans un derby contre Venise en 1949 : les Padovans étaient alors entraînés… par Bela Guttman. Bref : ce Milan est bien trop fort, et une semaine plus tard, à San Siro, Milan écrase SPAL 6-0 avec un quadruplé de Nordahl, et s’adjuge finalement le titre, son cinquième, avec une journée d’avance. Le Diavolo a repris la ville et le pays à l’Inter.


Liesse sur le terrain après le match de la SPAL

Meilleure défense, meilleure attaque avec 81 buts marqués en 34 matches, le Milan en impose. Nordahl, avec 27 buts, termine pour la 5ème fois capocannoniere du championnat. Le pari de Rizzoli est un succès. Pour fêter le titre, le président emmène toute l’équipe au restaurant, au milieu d’une ville en fusion. L’histoire retiendra un peu de tôle froissée, mais surtout l’immense liesse de tifosi pas encore habitués aux victoires. La légende Rizzoli est en marche.


Rizzoli avec le Scudetto

Mais la légende Rizzoli, c’est aussi, surtout, l’Europe. Grâce à son titre de champion national, le Milan gagne le droit de jouer la toute première édition de la Coupe d’Europe des Clubs Champions au cours de l’année suivante. Et en apéritif, celui de disputer à Paris la Coupe Latine, qui réunit chaque été les vainqueurs des championnats italien, portugais, espagnol et français. Trois jours seulement après la fin du championnat, Milan est donc déjà sur le pont, pour défier en demi-finale le Stade de Reims, ce même club qui l’avait sèchement puni en finale deux ans auparavant. Mais malheureusement, de revanche, il n’y a pas eu. Les milanais ouvrent le score par Soerensen, mais le temps réglementaire se termine sur le score de 1-1. En deuxième mi-temps de la prolongation, Liedholm répond au but de Templin et égalise à 2-2. Faute de tirs aux buts, le match continue sous forme de mort subite. Et à ce petit jeu, les milanais finissent par céder, sur un but de Glowacki à la 138ème minute. Dans la petite finale, une équipe remaniée du Milan bat le Belenenses 3-1, grâce à des buts de Ricagni et Nordahl. Las, la consécration européenne de Rizzoli devra attendre.

Pas de quoi altérer l’humeur du président toutefois, qui décide de célébrer le Scudetto de la plus belle des manières, en organisant à San Siro un match de gala face au Honved de Puskas, peut-être la plus belle équipe européenne de l’époque. Devant les 60 000 personnes massées dans un San Siro toujours en cours d’agrandissement, les Hongrois commencent par réciter leur partition, menant 2-0 après 36 minutes de jeu. Mais les rossoneri ne s’avouent pas vaincus : un but de Ricagni juste avant la mi-temps rouvre le match, et Soerensen égalise sur pénalty un quart d’heure après la reprise. Et comme un symbole, c’est Schiaffino qui vient venger la demi-finale de la Coupe du Monde perdue contre la bande à Puskas en marquant le but décisif. Rizzoli peut finir l’année avec le sourire, son Milan est au sommet.


Puskas et Nordahl

carraro schiaffino

Carraro remettant un prix à Schiaffino après le titre national

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Merci pour ce récit mais bordel je ne voyais pas le temps passé, c’est après avoir finit de lire que je vois que c’est long comme texte.
L’image qui m’a vraiment impressionné c’est Nordhal contre le 5 défenseurs de la Sampdoria.

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Merci pour ton retour :slight_smile: Je me suis dit pareil en relisant, en espérant que ce ne soit pas trop indigeste « de l’extérieur ». C’est passionnant de dérouler la pelote quand on se plonge dans les archives, mais c’est jamais évident de faire le tri quand ont met le récit en mots.

Et ça me fait ça avec Nordahl, typiquement : le type avait l’air d’être un alien, comme tu en croises un par génération. Il y a des dizaines d’anecdotes autour de sa puissance, ses performances, il était vraiment au-dessus du lot. Et quand je commence à lire des trucs sur lui, je peux me plonger là-dedans sans m’arrêter :biggrin:

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Krakow, c’est comme les boules de cristal dans DBZ.

Elles sont utilisées qu’une fois par an, mais à chaque fois c’est pour sortir une masterclass.

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Bah mince, Pater’ était déjà actif dans les années 50’. :joy:

Un régal ce récit, c’est sympa de se replonger dans cette époque, qui semblait folle sur certains aspects (le stade en construction malgré tout rempli de supporters, l’anecdote sur le penalty saboté par un quartier de fruit,…).

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C’est écrit avec tellement de talent, de passion et de clarté sur la chronologie/contexte des évènements que tu nous as complètement immergé dans cette époque fantastique d’un football encore à taille humaine :heart_eyes:
Ce parcours heroïque, cette essence du beau jeu porté vers l’offensive, ces anecdotes épiques et les rebondissements de ce championnat, tout y est comme pour nous faire vivre et ressentir avec une intensité palpable cette tranche d’histoire en direct :heart_eyes:

Félicitations @Krakow pour cet exceptionnel travail et le plaisir total que ce fut à lire :heart_eyes:

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200 000 spectateurs et c’est en 1950, ils ont sûrement bypasser tout les normes sécuritaires alors qu’en Italie Sans Siro c’était 50 000 a l’époque.

C’est clair que c’était pas les mêmes règles, et les mêmes pratiques. San Siro en 54 c’est 50 000 personnes, et de ce que je comprends c’était concentré dans le premier anneau… qui a aujourd’hui une capacité de 25 000 places, en gros. Et c’était le même tarif un peu partout : on mettait 60 000 personnes au Dall’Ara (ex Comunale de Bologne), contre moins de 40 000 aujourd’hui ; 70 000 au Franchi de Florence (ex Berta), contre moins de 50 000 maintenant !

Et merci pour vos retours :slight_smile:

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